Tatiana Trouvé
Pour rendre compte de l’espèce de dualité ou de « double bind » qui traverse cette œuvre, il faudrait imiter le geste d’Alighiero Boetti scindant son nom en deux. Il faudrait écrire : « Tatiana et Trouvé : artistes parisiennes d’origine calabraise, nées en 1968 ».
Il y a Tatiana qui travaille en solitaire, comme une « sauvage » (Van Gogh disait « comme un bœuf »), maniant la scie à métaux et le fer à souder dans son atelier de Pantin ; et puis il y a Trouvé, absorbée dans l’anamnèse rêveuse de sa propre activité artistique, constamment suspendue entre deux mondes, ou deux dimensions. La face chtonienne et la face lunaire : diurne et nocturne, activité et passivité, frénésie productrice et mélancolie du projet. Peu importe d’ailleurs qui d’elles d’eux est Tatiana ou Trouvé.
Les jumelles (T&T, pour faire bref) travaillent de concert. Et l’œuvre témoigne de cette dualité : pour qui sait voir, pour qui sait écouter, ces installations et sculptures qu’un regard distrait nous fait dire désaffectées, désertées, mutiques, frémissent d’une sourde activité. Ici le sable envahit un module qui doucement s’éteint, là une structure tubulaire agencée à une sorte de secrétaire est près d’être submergée par une coulée de gravats ; le silence règne, mais en même temps tout est chargé, tout est tendu, tout vit d’une agitation microscopique sous la lumière vibrante des néons. Le temps n’est pas suspendu, mais infiniment ralenti. Sous l’apparence glaçante et même spectrale de ce Bureau sans maître, ce sont des durées larvaires, incommensurables aux nôtres, tout un monde grouillant de schémas dynamiques, d’opérations mentales, de devenirs virtuels.
Ce monde n’a rien de particulièrement opaque ou compliqué, mais il est impliqué, implicite (Valéry aurait dit « implexe »), c’est-à-dire plein de plis et de replis. Il faut prendre le temps de le déplier, il faut se faire à ses rythmes. Le Bureau d’Activité Implicite était le Cerveau et la Mémoire de l’artiste. Il n’a pas besoin d’être présenté dans son intégralité pour continuer à disséminer ses effets : les polders lovés dans les recoins de l’espace d’exposition ouvrent de nouvelles dimensions, tandis que les conduits de cuivre connectent les pièces, gagnent le plafond, percent les cimaises et suggèrent une circulation perpendiculaire à la déambulation naturelle du « regardeur ». Ainsi cet univers qu’on dit volontiers replié sur lui-même et autosuffisant ne cesse de s’étendre, de contaminer l’espace environnant sous les formes les plus les plus diverses : il cherche les passes (portes ou grilles d’aération), il s’immisce entre les mondes, entre les dimensions.
Intermondes est l’autre nom des limbes. Ici, il désigne l’équivalent formel d’espaces psychiques : espaces des attentes, des latences, des rémanences et des réminiscences, espaces des imminences ou des transformations lentes qui opèrent en silence. Les objets qu’ils renferment sont moins présentés que projetés : même construits en volume, ils sont toujours dessinés. Quoi qu’on en dise, ils offrent peu de prises à la « fiction », si l’on associe ce mot aux vagabondages de l’imagination ou au fantasme. Maintenus en réserve, en latence, ils ne sont pas en sommeil : ils sont en veille, comme on le dit des appareils ménagers ou de la Lampada Annuale de Boetti. Car le temps perdu peut être ranimé à tout instant.
La force de T&T tient à la manière dont elle parvient, au-delà de toute « atmosphère », à imposer l’évidence d’un univers autonome, consistant, et néanmoins parfaitement étranger aux coordonnées et aux échelles habituelles. Cette consistance tient avant tout à la temporalité propre du projet et de la mémoire artistiques. T&T a fait de cette trame son matériau. Sans relâche, de raccord en raccord, elle imagine et construit un espace de concentration de son activité qui ne serait pas un théâtre.
"Intermondes"
par Elie During
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