Miguel Chevalier

Miguel Chevalier
Nom: 
Chevalier
Prénom: 
Miguel
Nationalité: 
Mexicaine
Date de naissance: 
1 Janvier 1959
Lieu de naissance: 
Mexico
Présentation: 

La recherche en tête - Pierre restany
L'art de Miguel Chevalier intrigue, comme nous a intrigués l'exposition fameuse de Lyotard au Centre Pompidou en 1985 : Les Immatériaux. Il nous inquiète par l'envergure fondamentale d'un postulat de base qui transcende et bouleverse l'essence identitaire de notre être : la conscience de notre rapport au monde. Une sensation essentielle, en effet, et que nous traduisons en images. Une tradition multimillénaire, qui date de l'homme des cavernes, a consolidé un statut de l'image qui nous paraissait pérenne et qui était basé sur la matérielle immanence de sa frontalité. Le statut de l'image que nous propose Miguel Chevalier est tout autre. Il est d'ordre numérique et télématique, et de vocation interactive. Son support, qui n'est plus le papier ou la toile, mais l'écran, la rend éphémère et évanescente. L'image de Miguel Chevalier est la trace en temps réel d'un passage de l'énergie. De cette énergie immatérielle qui est la base de toute communication : Yves Klein, qui en avait génialement pressenti l'envergure cosmique et la portée universelle, n'avait pas hésité à la débiter en zones de sensibilité picturale, à en faire des objets d'art, multiples illimités. Miguel Chevalier, tout aussi sensible à l'énergie poétique de l'immatériel, s'en approprie le pouvoir de transmission au moyen de l'outil informatique et télématique. Ses images numériques, qui apparaissent en temps réel sur l'écran du computer ou du moniteur, sont interactives, et peuvent être déclenchées selon la programmation, par manipulation du public sur le clavier de l'ordinateur ou sur des commandes analogiques.
Une telle mise en scène de la sensation de la nature contemporaine, dans la réalité virtuelle d'un univers dilaté, provoque le changement radical de notre mode de présence au monde. Dans son installation Périphérie à l'espace Cardin, notre présence physique, décelée par des capteurs au sol, déterminait notre projection dans deux univers simultanés, celui du trafic urbain à double sens et celui d'un panorama d'architectures virtuelles. Le caractère circulaire des panneaux écrans accentuait la sensation d'immersion totale dans un espace dilaté ; sensation fascinante d'entrer en temps réel et organique dans un monde de flux annulaires accélérés et alternés, de vertigineuses perspectives d'hybridations formelles, constatation exaltante aussi que ce nouveau monde nous est révélé grâce à une nouvelle technologie adaptée à sa transmission.
Qui dit technologie dit raison. Ce pressentiment d'un nouveau monde, d'une nature plus complexe et plus profonde, qui nous est communiqué par le recours rationnel à une technologie plus avancé dans sa poétique visuelle, est infiniment exaltant : il nous donne l'impression de voir reculer sous nos yeux les limites de la transcendance, de ce moment ineffable où force nous est de constater notre impuissance à réduire la perception des manifestations de la nature profonde aux termes de la raison pure, ce moment ineffable, Kant le nommerait « le sublime ». Miguel Chevalier est en droit de rétorquer : mais n'y a-t-il pas du sublime dans le fait d'en voir quelque peu s'en éloigner des limites ?
En fait Miguel Chevalier s'en accorde le droit, en pleine jubilation, en multipliant les installations et les mises en scène dont l'objectif est de nous transmettre ce sentiment de sublime technologique. Et il les nomme Performances pour souligner leur vocation interactive. L'image se dilate au gré de son Transit et de ses Interconnexions. Ses écrans géants, ses Tableaux de bord, ses Fenêtres mémoires prennent possession des territoires les plus divers : les jardins de la Casa Velázquez, le fort de Port-Louis, l'aéroport de Mirabel, le réservoir du Kremlin-Bicêtre, différents sites des jeux Olympiques ou encore la Fabrika à Beyrouth. L'artiste atteint le comble du gigantisme dans son installation au port de Fukuoka, dans le sud du Japon : écran gonflable de 10 000 m2. Il atteint le comble du raffinement didactique dans la réalisation à l'espace Landowski à Boulogne, qui est le panorama virtuel interactif synchronisé, sous le signe référentiel des activités socio-économiques qui ont marqué l'histoire de la cité.
Les titres des œuvres de Miguel Chevalier, de la Marée binaire au Combat des images, en soulignent le lyrisme éperdu. Sa formation classique (Arts-Déco de Paris, avant de passer par la School of Visual Arts de New-York), sa culture existentielle (son enfance au Mexique, ses séjours au Japon), ne donnent que plus de valeur à son engagement technologique. Délaissant tout préambule routinier approximatif des moyens d'expression classiques, il a su pressentir d'emblée les immenses possibilités de l'outil télématique dans le domaine du langage visuel. Il a vu juste au moment juste, et il en est conscient. Il fait partie des quelques rares explorateurs du monde de la communication informatique qui nous révèlent le nouveau profil de l'image de notre culture globale, et l'orientation de son destin. Tirant les conclusions de l'esthétique de la communication chère à Fred Forest, il a su imprégner les stratégies opérationnelles qui en découlent du souffle cosmique de la sensibilité d'Yves Klein. Voilà pourquoi la déflagration de ces images neuves les projette au seuil du sublime technologique. Elles s'accordent parfaitement aux rythmes syncopés de la musique électronique comme aux perspectives autosimilaires de l'urbanisme fractal, tout en restant branchées sur la mémoire. Notre culture urbaine se dilate dans sa globalité, et les images de Miguel Chevalier sont la parfaite expression de cette irrésistible poussée du présent. Poète inspiré de la Méga-cité, son langage visuel exprime la joie gratifiante de la clairvoyance. Le travail de Miguel Chevalier s'étend aujourd'hui sur près de vingt ans, et ce livre nous en présente les avancées les plus étonnantes. Pour caractériser une œuvre aussi actuelle dans sa présence et aussi effervescente dans son climat, une affirmation me vient à l'esprit, et je l'emprunte à l'un des titres de Miguel : c'est la recherche en tête.
Pierre Restany - Milan, mars 2000

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