Léon Zack
Pour qui le considère de près, l’itinéraire de Léon Zack est fait d’alternances et de chevauchements, car il consiste en une recherche qui, à travers diverses méthodes, vise la coïncidence la plus complète possible entre le fait pictural et l’aspiration spirituelle. C’est ainsi, en fin de compte, une évolution sans révolutions ni reniements qui conduit Léon Zack du néo-humanisme au géométrisme puis au tachisme, sans qu’aucun de ces termes puisse jamais vraiment définir la démarche qui est la sienne. L’objet de cette peinture reste le même: l’accession à la lumière. Et c’est par fidélité à ce projet qu’elle n’a cessé de déborder ses propres formes. Sans doute n’est-il pas d’expérience créatrice qui ne consiste en une succession d’affranchissements, commandés aussi bien par l’addition des oeuvres que par le souci de rejoindre l’espèce de point aveugle que fixa la peinture dès son commencement. Plutôt qu’à une évolution, la rétrospective des peintures de Zack doit donc nous rendre attentif à une unité. Les oeuvres sont d’une égale présence. C’est en chacune la totalité d’une aventure qui peut être retrouvée.
L’oeuvre de Léon Zack détient donc son pouvoir des tensions qui l’habitent. Elle peint la vie qui est mouvante, diverse et divisée, aussi bien que l’improbable unité à laquelle le vivant aspire. Elle témoigne d’un partage, elle vise une harmonie, elle isole des îlots de clarté. Elle prête une apparence choisie à l’infinité du possible en inventant des formes assez ductiles et fluides pour n’en point offusquer l’étendue. S’il n’est pas d’oeuvre pure, l’art consiste précisément en cette élaboration d’une forme où l’informe viendra s’établir sans se corrompre. La forme ainsi inventée ne se referme pas sur elle-même: entrouverte, elle invite ceux qui la regardent à reproduire en eux le mouvement qui l’a fait naître, c’est-à-dire à entrer en contact avec les possibles mêmes qui l’ont suscitée. Elle rouvre sans cesse ce que la vie s’empresse de clore, et si elle dispose d’un pareil pouvoir, c’est qu’elle a su rapprocher l’infini du vivant afin de lui prêter présence et voix.
Dans l’oeuvre de Léon Zack, telle que progressivement elle s’est dépouillée de toute préoccupation figurative, c’est ainsi à une genèse que l’on assiste. L’obscurité et la lumière y débattent, comme l’immobilité et le mouvement, l’impassibilité et l’émotion. La toile est ce lieu vivant et juste où s’équilibrent les contraires, et, avec eux, le poids de la vie même. Cette genèse, à vrai dire, ne crée pas le monde, ne le réinvente pas : elle répète et unifie plutôt les liens originaires que nous entretenons avec lui. Chaque tableau répète le mouvement d’allègement et de sublimation qui l’a conduit là. En quelque sorte, il tend les mains vers sa propre lumière.
Cette peinture évoque en fin de compte une manière proprement terrestre de se déplacer vers les cieux. Il n’est d’ailleurs pas rare que les taches y prennent l’apparence de planètes, avec leurs reliefs et leurs sillons. Comme s’il s’agissait ici de s’installer dans l’infini et d’y aménager sa demeure. Dans l’espace ouvert des tableaux de Zack flottent des sortes de corps, de nuages ou de traînées. On y voit s’entrouvrir ou se refermer des clartés. On y assiste à des éclairircies et des obscurcissements. On s’y laisse emporter par de curieux tourbillons vers des contrées plus hautes... Mais ces phénomènes, toujours énigmatiques, et qu’il faut se garder d’identifier ou d’interpréter, valent comme autant de péripéties d’une aventure spirituelle. Que peut faire un homme pour exprimer le souci qu’il éprouve de l’absolu? S’agenouiller dans une église ou tracer des signes... Et que sont ces signes qui ne ressemblent à rien, sinon la substance même de cette demande, le dessin sensuel de cette aspiration, la preuve la plus manifeste que puisse offrir une créature de l’instinct de ciel qu’elle porte en elle.
L’âme est une tache de couleur, un îlot de lumière flottant dans l’obscurité du dedans. L’âme est chez Léon Zack le sujet de la toile, sans poids et presque sans visage, mais bien réel pourtant, ayant pris momentanément forme, désormais offert à tous pour qu’ils s’en nourrissent, s’en inquiètent, et reconnaissent en eux cette même demande obstinée et insatiable. Est-il, dès lors, rien de plus troublant que d’observer combien ces nuées ou ces vides viennent se disposer sur le tableau avec une si parfaite cohérence qu’ils le construisent à eux seuls? Précise est la peinture qui prête une forme sûre à ce qui n’en a pas. La demande ici formulée est en vérité certitude, celle d’une foi sans doute, celle d’une oeuvre et d’une existence aussi. De sorte qu’à la question qu’il pose, le tableau donne lui-même sa réponse: d’une inquiétude, il fait une évidence, comme d’un vide il fait une substance. Il questionne, mais il sait. Peut-être est-il seul à savoir ce que l’homme ne peut qu’ignorer. Seul en tout cas à pouvoir dire. L’infini, sur la toile devient territoire. La disposition des taches, les tonalités, le climat du tableau, invitent l’oeil à se familiariser avec l’architecture de l’invisible.
C’est la caverne de l’intériorité que peint Léon Zack comme un espace ouvert. Sous son pinceau, le dedans de l’homme devient ciel. Un tableau est un corps dont l’âme est la surface. Il porte toute sa profondeur à même son visage. Par ailleurs, chaque toile est chemin, chaque toile est accès. Elle trace une route et invente une demeure. Elle installe celui qui la regarde là même où elle conduisit celui qui la peignit naguère : dans l’invisible clarifié.
© Jean-Michel Maulpoix (Texte extrait du livre "Léon Zack, ou l’instinct de ciel", éditions de La Différence).
"Tout selon moi commence par la liberté. La vérité que l’on aime ne se donne pas facilement. Le chemin intérieur de l’artiste est proche de celui d’un homme religieux." Léon Zack
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