Dans le récit qu’il fait de son voyage en France, Sterne évoque
une multitude d’objets qui sont autant de prétextes à la rencontre avec d’autres individus : une remise où sont
entreposés des chaises de poste, une tabatière, des gants, un passeport, une épée, une lettre, une bourse, un placet etc.
Curieusement, il manque à cet inventaire le seul objet qui soit
consubstantiel au voyage même, la malle, dans laquelle sont
rassemblés les biens les plus essentiels à la vie du voyageur.
Contemporain de Sterne, Casanova explique avec humour, dans Les plaisirs du voyage (1788), comment la malle est une véritable extension du corps du voyageur, puisqu’elle est ouverte et fouillée avant même son propriétaire, lui-même finalement mis à nu par les douaniers cherchant les produits d’un larcin survenu dans l’état qu’ils protègent. Cependant, la malle (ou le coffre) raconte encore l’aristocratie du 18ème siècle, riche et maîtresse de ses biens comme de leur circulation généreuse et de leur renouvellement indéfini. Avec l’avènement de la république bourgeoise et industrielle au 19ème siècle, l’individu errant s’est doté d’un appendice plus
conforme à la modestie de ses moyens : la valise. Réduite, légère, en carton ou en tissu, la valise réunit un concentré de ce qui est nécessaire au strict déplacement. Ne pouvant excéder les forces de celui qui la porte, et qui est son propriétaire même (et non un cheval ou une chaise à porteur…), la valise en est venue à symboliser celui-ci, l’être humain dans sa plus secrète intimité. Dans certains conflits armés du 20ème siècle, l’injonction « la valise ou le cercueil ! » signifiera sans ambages pour des populations toutes entières, le choix entre le départ en vie ou la menace d’une mort prochaine.
Aussi pénible soit le voyage de l’exilé, il s’accompagne – ne serait-ce que « sémantiquement » – de ce qui le désigne comme appartenant encore, fût-ce dans la plus grande indigence, à la communauté des vivants. Ainsi, la valise est-elle devenue le symbole même de l’individu moderne, portant comme l’escargot sa maison avec lui, et tâchant de conserver contre toutes les adversités l’essentiel de ce qui le constitue. Non pas tant un « bien » dont la propriété serait inviolable, ou même un « avoir » dont la perte serait irrémédiable, mais un signe de son « être » même. Vidée, abandonnée quand celui qui la détenait a disparu, la valise est alors une relique, la trace d’une existence en allée.
Avec les avant-gardes du début du 20ème siècle, la valise va devenir le lieu même où la pensée et la création sauront naître, croître et se conserver : la fameuse Boîte en valise de Marcel Duchamp ouvre ainsi une histoire de l’art faite de contenants qui ne sont plus des « formes vides » séparées de l’existence de l’artiste, mais des métaphores vivantes de la création et de l’espace de sa pleine réalisation. A l’encontre du « musée », qui valorise et enferme, l’art se veut sur les chemins d’êtres en déplacement perpétuel, en exil dans leur pensée et leur création, c’est-à-dire toujours potentiellement
ouverts à l’universalité et à l’altérité considérées comme des absolus engageant la singularité des vivants, et non comme des valeurs sociales abstraites.
Emmanuel Latreille, directeur du Frac Languedoc-Roussillon
OEuvres des collections du Fonds national d’art contemporain, des Frac Bretagne, Champagne- Ardenne, Corse, Basse-Normandie, Poitou-Charentes, Provence Alpes-Côte d’Azur, de l’Institut d’art contemporain Villeurbanne / Rhône-Alpes et du Musée de Valence.




